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"L'homme naît libre, mais il vit avec des menottes." Commentez et discutez cette citation de Rousseau.


      Le monde est plein de choses dont l'homme a besoin; logiquement pensant, elles se divisent en substantifs concrets et abstraits. Dans la première catégorie, il faudrait énumérer surtout la nourriture ou la demeure; dans la deuxième, par exemple, l'amour et le sentiment de la sécurité. Mais, il existe une notion abstraite, d'ailleurs très difficilement définissable, dont le manque ne nous priverait pas de vie, et pourtant qui semble indispensable, et désigne toute la dignité humaine: la liberté. C'est elle qui enferme les autres et influence le plus la vie de tout individu. C'est pour elle qu'on verse le sang et tue autrui. C'est à elle, entre autres, qu'est consacré le premier article de la Déclaration universelle des droits de l'homme: "Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité." Mais comment définit-on cette notion clef? Selon le dictionnaire, c'est soit l'"état, [la] situation d'une personne qui n'est pas sous la dépendance absolue de qqn (opposé à esclavage, servitude)", soit la "possibilité, [le] pouvoir d'agir sans contrainte" soit encore le "pouvoir d'agir, au sein d'une société organisée, selon sa propre détermination, dans la limite de règles définies". Telle est la théorie, mais comment cette question se présente-t-elle dans la pratique? Naissons-nous libres comme le veut la Déclaration, et le sommes-nous pendant toute la vie ou, plutôt, comme l'a constaté Jean-Jacques Rousseau, vivons-nous avec les menottes, et l'idée de la liberté n'est-elle qu'une notion vide?
      On peut admettre que, dans les pays civilisés (de l'Union Européenne, par exemple), là, où la liberté est garantie par la constitution, et l'on respecte les droits de l'homme, tous naissent libres. Par contre, la vie elle-même est déjà très limitée. Pour pouvoir vivre dans la société (quelle autre possibilité avons-nous?) et avec la société, l'individu doit obéir aux contraintes imposées par les schémas stricts de la vie sociale. Ces schémas ont été élaborés pour affirmer la liberté du citoyen: pour que sa position soit égale par rapport aux autres, et au système dans lequel il vit, mais, paradoxalement ou non, ils introduisent des limites auxquelles il faut se soumettre, privant l'homme de sa liberté.
      On peut illustrer cet argument en montrant l'exemple provenant de l'histoire de la littérature. Pendant l'entre-deux-guerres, en Russie soviétique, les poètes et les écrivains, en tant qu'hommes libres, ne pouvaient par écrire ce qu'ils voulaient. On leur imposait la propagation de l'idée révolutionnaire. Souvent, ceux qui s'opposaient, subissaient des arrestations, on les envoyait dans des maisons de fous ou aux travaux forcés. Les écrivains pouvaient soit se soumettre, soit créer les œuvres sans les publier. Une telle situation pourrait mener à la démence. C'est ce que montre Mikhaïl Bulhakov dans son chef-d'œuvre "le Maître et Marguerite": en se servant de la conception du roman dans le roman, il éclaircit cette situation de façon qu'elle ne soit pas visible. On voit donc que le système (surtout totalitaire), peut détruire toute la liberté de l'individu quand celui-ci ne s'y conforme pas.
      Mais ce n'est pas seulement la société avec ces lois, traditions, habitudes qui nous rend esclaves de notre propre liberté. Les "menottes" peuvent ne pas se trouver uniquement à l'extérieur de nous; on ne s'en rend pas peut-être compte, mais chacun de nous possède son propre "système de limitation de liberté", nommé la conscience et la morale. Elles nous chuchotent à chaque moment de notre vie, ce qui est "bon" et ce qui ne l'est pas, ce qu'il faut faire, et ce qui est "interdit". Bien qu'on puisse penser que cette conscience est marquée par le mode de pensée d'une culture donnée, il ne faut pas exclure le rôle de l'intuition. Les lois seraient donc les menottes imposées de l'"extérieur" pendant que l'intuition constituerait les menottes "intérieures", indépendantes de la culture (qui, nota bene, influence, elle aussi, la conscience).
      Konrad Wallenrod, le héros de roman d'Adam Mickiewicz, est en face d'un dilemme - il ne sait pas s'il doit servir pour la patrie et laisser sa bien-aimée ou plutôt rester avec son amour. Mais sa conscience lui dit ce qu'il doit faire et Konrad va lutter contre l'ennemi. Son choix n'est pas complètement libre, il est déterminé par sa conscience et ses remords. Le personnage n'était pas le maître de lui-même, il obéissait à ce que lui disait son intérieur.
      Les arguments ci-dessus tentent de montrer que l'homme n'est jamais définitivement libre. Mais est-ce que vraiment la vraie liberté n'existe pas, où peut-être est-il possible de démontrer que la liberté n'est qu'une notion insignifiante?
      On peut s'imaginer que, dans certaines situations, on devrait agir, pour la bonne ou mauvaise cause, en contredisant le système social, culturel et ses lois. Ce ne serait pas difficile à condition qu'on n'ait pas peur de la responsabilité. En tout cas, dans ce sens-là, chaque homme est définitivement libre, peut faire tout ce qu'il veut; on n'est pas construit comme des ordinateurs qui agissent toujours selon un certain algorithme, un certain modèle, schéma et cela ne dépend que de l'homme, quelle sera sa voie: s'il sera soumis aux conventions ou, au contraire, s'il va profiter de sa liberté en étouffant celle des autres. Il est capable aussi de supprimer le rôle de son intuition qui lui susurre certains comportements: il suffit qu'il devienne conscient de cette voix intérieure. (Mais, en rejetant notre intuition, n'agirions-nous contre nous-mêmes en s'imposant ainsi des menottes?)
      L'exemple de Raskolnikov, le héros de "Crime et châtiment" de Fiodor Mikhailovich Dostoïevski, montre que l'homme peut contredire le système, les lois et les règles, et réaliser toutes les idées. Le personnage tue une vieille usurière parce qu'il ne peut pas supporter qu'un tel monstre puisse vivre dans de meilleures conditions, tromper les gens; il crée une théorie selon laquelle il commence à diviser les gens en ceux qui ne sont pas nécessaires dans la société et en tous les autres. Raskolnikov en sera puni, mais le choix qu'il a fait prouve que l'homme peut s'opposer à tout ce qui le limite, donc qu'il dispose de tout un éventail de possibilités qui assurent sa liberté.
      Il est possible de contester le propos de Jean-Jacques Rousseau aussi en se posant la question sur l'authenticité de la première partie de sa citation qui dit que l'homme naît libre. Bien sûr, selon la loi, telle est la situation. Mais, en vérité, un nouveau-né, est-il libre? Il dépend non seulement de ses parents mais aussi de la société dont il n'a aucune idée. Il ne décide pas de lui-même et, en plus, il est limité par le fait que son corps n'est pas encore développé. Il faudrait donc probablement dire que l'homme naît sans possibilité d'être libre et puis, avec le temps, il vit avec des menottes.
      En résumant, on peut dire que si l'on considère que l'homme naît libre, sa liberté est limitée soit par le système social, les lois, les traditions, les conventions, soit il s'impose les bornes lui-même, sans en être souvent conscient soit encore, pour retrouver sa liberté, il doit agir contre "tout et tous", ce qui est parfaitement possible, donc la vraie liberté est toujours à atteindre. Mais, en plus, pour des raisons de manque de développement physique et mental, on peut dire aussi que l'homme ne naît jamais libre.
      Indépendamment de ce que l'homme naît libre ou non, nous vivons dans un monde où la notion de liberté sert à tous. Se demander si l'homme peut être entièrement libre, c'est se demander dans quelle mesure il peut nuire aux autres. Tout comme le dit la "Déclaration des droits de l'homme" de 1791: "La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui.", il faut profiter de la liberté, tout en sachant être parfois soumis.

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