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"Rien n'est aussi dangereux que la certitude d'avoir raison." (François Jacob) Partagez-vous cette opinion?


      Notre malheur à nous, dans ce monde où toutes vérités sont absolues (quelque contradictoires qu'elles soient), vient de la nécessité d'en choisir une seule qui serait plus vraie que des autres. Pis encore, la valeur essentielle de notre vie - la liberté - qui, disent les philosophes, distingue l'animal de l'homme, ne peut exister sans ce flottement entre les éventualités. Donc, doué de raison et, parfois même, de cœur, l'homme, qu'il le veuille ou non, fait son choix, en croyant, profondément ou non, qu'il a raison.
      "Avoir raison, être dans le vrai, ne pas se tromper" - dit le dictionnaire "Le Petit Robert" à propos de cette notion. Cela sonne innocemment et pourtant, l'histoire, et même les expériences toutes personnelles, nous montrent incontestablement que les effets de la certitude d'avoir raison peuvent être parfois épouvantables et, la notion même, prendre le nom de fanatisme. Est-ce que vraiment "rien n'est aussi dangereux que la certitude d'avoir raison"?
      Le plus souvent, la certitude d'avoir raison, est une marque d'opiniâtreté, témoigne du manque de volonté et de tolérance ou prouve la supériorité de celui qui articule la vérité, et pour cela ne peut être considérée que comme diablement dangereuse.
      La certitude d'avoir raison exclut toute réflexion et nous fait croire que l'on possède la clef de la vérité avec laquelle on peut fermer la bouche des ignorants qui "errent". Bref, elle fait naître l'intolérance idéologique. Cette conviction se manifeste très visiblement dans les guerres de religion, menées avec la même passion autrefois qu'aujourd'hui. Que l'on n'ait pas fait notre devoir de mémoire, est évident: a chaque fois qu'il nous arrive de voir le journal télévisé, on observe les mêmes images de meurtres au nom de "mon" Dieu afin d'anéantir le Tien.
Aussi, dans le monde de la politique dont le rôle est, à priori, de représenter les citoyens et de défendre leurs intérêts, on s'occupe plus des idées qui n'ont qu'une valeur théorique, que de l'administration du pays.
      Pendant les temps de la Contre-réforme en Pologne, qui était d'ailleurs considérée autrefois comme un pays plutôt tolérant, il y avait un événement qui constitue l'un de multiples exemples qui prouvent le danger qui provient de l'intolérance et de la xénophobie. Inspirée par les catholiques, éclate une bagarre entre les jésuites et les protestants. Après elle, les jésuites accusent les protestants d'avoir profané l'hostie et détruit les tableaux. Le roi polonais, August II Mocny, crée une commission constituée de fanatiques catholiques sous la présidence d'un vieillard aveugle. Les jésuites lui ayant promis le miracle et alors le recouvrement de la vue, le vieillard condamne les protestants, entre autres le maire de Toruñ, qui trouveront la mort quelques jours après, brûlés vifs, tout simplement parce que c'étaient les jésuites qui possédaient la "vérité".
      Il n'y a définitivement rien de plus dangereux que la conviction d'avoir raison que l'on transmet aux autres. Faire croire aux autres qu'il n'y a qu'une seule vérité c'est le lavage de cerveau, l'outil dont se servent les manipulateurs de tout genre - des gourous, en passant par les hommes politiques, pour finir avec les publicités qui, plus ou moins explicitement, indiquent précisément où se cache la vérité. Mais la situation la plus dangereuse apparaît quand les gouvernements des pays totalitaires arrivent à convaincre la population de leurs idées et à faire danser les gens docilement au rythme qu'on leur jouera.
      A titre d'exemple, il suffit d'énumérer quelques pays totalitaires d'antan et d'aujourd'hui. Tout d'abord, bien sûr, les nazis et leur idée de la race aryenne, ensuite les Nord-Coréens qui entreraient dans le feu si on le leur ordonnait, l'image de l'impérialisme américain proposée par les pays communistes et même la bête du Colorado (le doryphore) qui, envoyée par l'Amérique afin de ravager nos champs, fait aujourd'hui sourire.
      Le manque d'esprit critique et la certitude d'être en possession de la vérité mène à la stagnation sinon à l'involution. C'est l'échange des opinions bien argumentées qui détermine le développement personnel, technologique ou celui de la conscience. Dans la situation où tout est simple, clair et compréhensible, il n'y a plus rien à faire, il ne reste qu'à admirer notre génie. L'homme n'est pas sorti de la caverne parce qu'il avait été éclairé, un beau jour, par la vérité qui lui disait d'inventer la brique et de bâtir les gratte-ciel (ce que nous propose le célèbre Däniken selon qui c'est l'OVNI qui est venu nous l'apprendre il y a bien longtemps...), mais parce qu'il ne la connaissait pas et essayait de la trouver par l'échange et l'accumulation des expériences.
      Quand l'Eglise a constaté, parce qu'elle en avait besoin, que la Terre se trouve au centre de l'Univers et que le modèle qui décrit le mieux la structure du monde est celui de Ptolémée, personne ne pouvait le contredire. Les observations astronomiques qui disaient le contraire, ne signifiaient rien, d'ailleurs, à quoi bon observer quand on sait déjà tout? L'effet? Pendant des siècles la Terre n'a pas bougé, tout comme le savoir. Il a fallu attendre Copernic qui a publié son œuvre sans nom d'auteur, et Galilée qui n'a pas été aussi prudent et a connu quelques mésaventures avec la Sainte Inquisition.
      Qui ne céderait pas devant les arguments ci-dessus et n'arrêterait pas la lecture ici? Bien sûr quelqu'un qui croit avoir raison. Et pourtant, puisqu'il est fort probable que "rien n'est aussi dangereux que la certitude d'avoir raison", il faut maintenant voir si cette citation n'est pas, par hasard, fausse.
      Comme je l'ai mentionné dans l'introduction, le fait de choisir est inévitable dans la vie de l'homme. Et puisqu'il faut bien que l'on soit sûr de ce qu'on fait, ce serait donc fou de traiter chaque manifestation de la certitude comme le danger du côté de celui qui croit avoir raison.
      Personne n'aime les gens qui hésitent, pensent, se demandent pendant des heures et analysent, sans résultat d'ailleurs, ce qu'ils doivent faire. Pour avoir du respect et connaître le succès, il faut être sûr et certain de ce qu'on veut et croit, souvent quitte à éprouver de l'inimité. Pour ne pas être considéré comme un homme sans opinions, qui, peut-être, se fout de tout ce qui l'entoure, il faut parfois dire "selon moi", pour pouvoir entendre "tu as raison".
      Jan Kochanowski dans "Odprawa pos³ów greckich" exploite le fameux mythe de la guerre de Troie pour représenter la scène politique de son époque. Dans sa version de la légende, Priam est un roi faible, privé d'esprit critique et de sa propre opinion. Il n'est pas capable de s'opposer à son fils qui, lui, par sa forte personnalité, croit avoir raison.
      Contrairement à ce qu'on a remarqué dans la thèse, c'est la certitude d'avoir raison, cette fois-ci, qui garantit le développement. Et le fait qu'on en parle aussi maintenant, ne signifie pas qu'on exploite des paradoxes: avant, on a décrit la volonté de se développer contrainte par les facteurs dits "extérieurs", ici, on s'occupera de la volonté même.
      Il arrive que, par exemple, les scientifiques, lancent des idées qui paraissent folles, non seulement dans le milieu de la science, mais aussi dans l'opinion public. Pour qu'on les écoute, ils doivent être convaincus de ce qu'ils disent ou, au moins, faire semblant de l'être. Vraie ou fausse, chaque idée nécessite des propagateurs décidés à la défendre fervemment. Quant la nouvelle théorie résiste à la critique, on a probablement affaire à une découverte de taille, mais même s'il s'avère qu'elle est loin d'être vraie, c'est aussi une découverte assez importante car elle nous dit où il ne faut pas chercher la vérité.
      Aujourd'hui, le fait de voir voler, au-dessus de notre tête, un gros morceau de métal nommé "avion", ne surprend plus, mais il y a un peu plus de cent ans les spécialistes annonçaient: "rien de ce qui est plus lourd que l'air, ne peut voler." C'est seulement grâce à la conviction des frères Wright et des autres pionniers de l'aviation qu'on peut aujourd'hui voler (presque) comme les oiseaux et se déplacer avec une extraordinaire vitesse.
      Il y a aussi des situations où le manque de certitude d'avoir raison peut être dangereux et conduire à l'indifférence face à la vérité. Ayant pour but le souci de vérité, il faut être sûr des arguments dont on dispose et répondre avec fermeté aux essais de les nier.
      Encore une fois on a recours à l'histoire pour illustrer d'un exemple la thèse selon laquelle le manque de certitude peut être dangereux. Le meurtre fait en 1940 sur 15.000 captifs à Katyñ, constitue encore aujourd'hui le thème suprême de nos relations avec la République fédérative de Russie. Et il faut s'entêter jusqu'à ce que la vérité soit admise par tous, pour pouvoir recommencer.
      Tous les arguments présentés, passons à la synthèse du raisonnement qu'on a fait dans la thèse et l'antithèse.
      D'un côté, la certitude d'avoir raison mène à l'intolérance, aux conflits fondés sur les différences idéologiques, constitue un outil dangereux de la propagande et exploité par les pays totalitaires et même par la publicité ce qui peut aussi conduire à la stagnation intellectuelle. Mais de l'autre côte, la même stagnation apparaît quand il manque la conviction d'avoir raison. A part cela, pour jouir de sa liberté, l'homme doit choisir et, pour cela, a besoin des convictions sans lesquelles il passerait pour un individu sans opinion. Enfin, c'est le souci de la vérité qui réclame la certitude d'avoir raison.
      (Mal)heureusement, dans le monde où nous vivons, il n'y a pas de raisons et de vérités universelles. L'art de vivre c'est donc l'art de choisir entre les valeurs justes mais opposées. Cette nécessité tragique rend la vie plus intéressante mais aussi plus sanglante. Et le plus triste est que faire recours à la raison et au cœur, ne garantit pas les bons choix.

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