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Il vous est sans doute arrivé de préférer au "héros" vertueux d'une œuvre littéraire ou cinématographique le personnage odieux dont il finit par triompher. Quelles sont, selon vous, les raisons qui expliquent l'attrait qu'exercent ces personnages odieux?


      La production littéraire et cinématographique, indépendamment de l'époque, auteur, genre, courant ou sujet traité, très souvent, introduit sur la scène des personnages de deux types opposés. Cet antagonisme découle de la volonté de montrer le dualisme de "forces" qui agissent dans notre monde et c'est une source inépuisable d'inspiration et la meilleure méthode dont se servent les moralistes. On rencontre donc dans des œuvres de tout type le héros vertueux - le personnage qui se distingue des autres grâce à ses faits remarquables, homme élevé au rang de demi-dieu qui risque sa vie pour une cause juste, les représentants du bien dans la disposition permanente à vouloir suivre la règle morale et les convenances, avec qui la majorité des gens s'identifie ou, tout simplement, le protagoniste dans un film ou œuvre littéraire - et les personnages odieux, les envoyés du mal, répugnants, détestables, ignobles, repoussants, exécrables, qu'on ne peut que haïr, étiquetés de la disposition à l'immoralité, tournés vers le mal, le péché, dont le rôle est aussi de mettre en relief les valeurs du bien. Il arrive pourtant, tel était ou non le but des créateurs, que ce soit le personnage odieux qui attire les lecteurs et les spectateurs et parfois même qui triomphe. Quelles en sont les causes? Est-ce que le propos d'André Gide, qui disait: "On ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments", est juste?
      Certains héros, quoiqu'ils ne puissent être objectivement jugés que comme des personnages dont le comportement est digne de mépris, fort nuisible, ou tout simplement mauvais, attirent les lecteurs et les spectateurs plus que d'autres protagonistes. Ce sont, le plus souvent, les personnages principaux, du premier plan, avec qui les récepteurs d'une œuvre s'identifient. Parfois, bien que leur attitude, leurs faits deviennent abjects, infâmes du point de vue de la morale, on l'observe avec bienveillance. En fait, un tel personnage est souvent plus proche de la réalité qu'un héros fabuleux qui "lutte avec les dragons pour sauver sa princesse" ou, dans la version plus contemporaine, qui "se bat avec les agresseurs d'une autre galaxie, et sauve l'espèce humaine de l'extinction". Il se peut donc que plus le héros soit réel, et ses aventures véritables, mieux on le comprend et plus facilement on s'identifie à lui. Il arrive aussi que, et cela n'est pas moins important, bien que les personnages "odieux" aient choisi la mauvaise route, ils ont certains traits qu'on admire, un charme incompréhensible, un magnétisme inexplicable, ou encore, à part un fait indigne qu'ils ont commis, ils font sur le lecteur ou le spectateur une bonne impression.
      Tel est le cas de Rodion Raskolnikov, le personnage principal du célèbre "Crime et châtiment" de Fédor Mikhaïlovich Dostoïevski. Tout d'abord, c'est un personnage proche de la réalité russe du XIXe siècle; ni un prince charmant, ni un libérateur, mais un pauvre étudiant vivant dans des conditions difficiles, comme la plupart de ses compatriotes. Suivant son idéologie, sa philosophie, selon laquelle il divisait les hommes en deux catégories - ceux dont on a besoin dans la société, d'un côté, et de l'autre, ceux qui sont des abcès qu'il faut vider - il commet un crime, il tue une vieille usurière et sa sœur. Du point de vue de la morale, Raskolnikov est un individu méprisable, infâme, mais, quand même très attirant, dont le lecteur est partisan.
      Beaucoup de livres n'auraient pas de raison d'être sans le personnage odieux - celui-ci étant considéré comme le "déclencheur" de l'action, mobilise les héros vertueux et les entraîne dans l'intrigue. Le lecteur ou le spectateur accompagne dès le début l'indigne, connaît ses vices, faiblesses et demeure curieux de son sort, pour le reste de l'œuvre. En plus, ses immoralités le rendent plus véritable donc plus proche de nous tous. Il arrive, et c'est surtout visible dans la comédie, où les auteurs dépeignent les traits de caractère de leurs protagonistes avec emphase, exagération, qu'on est fasciné par l'attitude du personnage odieux autour duquel l'action se déroule.
      L'exemple d'un personnage qui illustre cet argument, vient de l'une des comédies les plus célèbres: "L'Avare ou l'École du mensonge" de Molière. Dans la pièce, toute l'action tourne autour d'Harpagon, le personnage dont le vice essentiel est l'avarice. Sa faiblesse est exploitée par l'auteur jusqu'aux bornes des limites et c'est lui qui nous intéresse, et non ses enfants moraux. L'hypocrisie du personnage, bien qu'on le juge mal, devient un avantage dans le sens que son attitude provoque plutôt un petit sourire d'ironie que le mépris et le dédain, encore plus quand on connaît un caractère semblable...
      Il est aussi remarquable que le caractère, la psychologie et le comportement des personnages odieux soient plus complexes, originaux, compliqués, pendant que les héros vertueux apparaissent comme des protagonistes monolithiques. Très souvent, l'auteur nous montre l'histoire du personnage odieux, ce qui éclaircit son attitude, l'explique, et souligne la richesse de son individualisme - une telle personne, présentée dans tout son spectre, ne s'éloigne pas beaucoup des gens réellement existants, il est plus facile parfois de comprendre ces personnages, ça permet aussi d'être plus proche de lui: il peut posséder les mêmes ou semblables traits que nous ou quelqu'un de notre entourage. Par contre, parmi les personnages vertueux, on rencontre très souvent les caractères superficiels, sans profondeur psychologique, peu individualistes, et donc artificiels.
      Le personnage qu'on ne peut pas sans aucun doute déterminer en tant que monolithique, c'est Vautrin du "Père Goriot" d'Honoré de Balzac. L'auteur le caractérise de la manière suivante: D'un côté "Il était un de ces gens dont le peuple dit: Voilà un fameux gaillard! (...) Sa voix de basse-taille, en harmonie avec sa grosse gaieté, ne déplaisait point. Il était obligeant et rieur. Si quelque serrure allait mal, il l'avait bientôt démontée, rafistolée, huilée, limée, remontée, en disant: "Ça me connaît.", mais de l'autre: "Il savait ou devinait les affaires de ceux qui l'entouraient, tandis que nul ne pouvait pénétrer ni ses pensées ni ses occupations. Quoiqu'il eût jeté son apparente bonhomie, sa constante complaisance et sa gaieté comme une barrière entre les autres et lui, souvent il laissait percer l'épouvantable profondeur de son caractère. Souvent une boutade digne de Juvénal, et par laquelle il semblait se complaire à bafouer les lois, à fouetter la haute société, à la convaincre d'inconséquence avec elle-même, devait faire supposer qu'il gardait rancune à l'état social, et qu'il y avait au fond de sa vie un mystère soigneusement enfoui." Dès le début du roman, le personnage de Vautrin intrigue: à la fois gai, gaillard, prêt à aider les autres, et mystérieux, capable d'épouvanter. Au cours de la lecture, on s'informe de son passé énigmatique. Il propose aussi à Rastignac de tuer le frère de Victorine et de se marier avec elle pour accéder à la dot: Vautrin se présente capable de tout, privé de sentiments, froid et calculateur.
      Il ne manque pas de raisons qui expliquent pourquoi les personnages odieux ont un attrait particulier et incitent les lecteurs ou les spectateurs à les préférer aux héros vertueux. Tout d'abord, un tel personnage semble plus proche de la réalité, des gens qui vivent réellement puisqu'il ne possède, comme la plupart des héros vertueux, que des traits positifs, mais montre son côté obscur. Il n'est donc pas monolithique, mais sa nature est complexe, profonde, moins banale et parfois plus difficile à concevoir. Enfin, c'est grâce à lui que l'action se déroule, c'est lui qui instaure les notions du bien et du mal en soulignant le vice, la faiblesse humaine, dont personne d'entre nous n'est privé.
      En tirant la conclusion, on pourrait dire, qu'en vérité, notre attitude envers un personnage ne dépend pas tellement de son comportement, de sa conduite, mais plutôt de son rôle dans l'œuvre littéraire ou cinématographique et de la façon dont l'auteur nous le présente: si c'est un personnage véritable, avec la profondeur de son intérieur, ayant la capacité de mettre l'action en mouvement et de ne pas trop s'éloigner du lecteur ou bien du spectateur, indépendamment de ses faits, il nous attirera et l'on préférera sa silhouette à celle du personnage vertueux.

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© 2004-2006 £ukasz Wabiñski