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"Le monde tout entier aspire à la liberté et pourtant, chaque créature est amoureuse de ses chaînes. Tel est le
premier paradoxe et le nœud inextricable de notre nature." (Shri Aurobindo)
Le monde est plein de choses dont l'homme a besoin; logiquement pensant, elles se divisent en substantifs
concrets et abstraits. Dans la première catégorie, il faudrait énumérer surtout la nourriture ou la demeure;
dans la deuxième, par exemple, l'amour et le sentiment de la sécurité. Mais, il existe une notion abstraite,
d'ailleurs très difficilement définissable, dont le manque ne nous priverait pas de vie, et pourtant qui semble
indispensable, et désigne toute la dignité humaine: la liberté. C'est elle qui enferme les autres et influence
le plus la vie de tout individu. C'est pour elle qu'on verse le sang et tue autrui. C'est à elle, entre
autres, qu'est consacré le premier article de la Déclaration universelle des droits de l'homme: "Tous
les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience
et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité." Mais comment définit-on cette notion
clef? Selon le dictionnaire, c'est soit l'"état, [la] situation d'une personne qui n'est pas sous la dépendance
absolue de qqn (opposé à esclavage, servitude)", soit la "possibilité, [le] pouvoir d'agir sans contrainte" soit
encore le "pouvoir d'agir, au sein d'une société organisée, selon sa propre détermination, dans la limite
de règles définies". Telle est la théorie, mais comment cette question se présente-t-elle dans la pratique?
Naissons-nous libres comme le veut la Déclaration, et le sommes-nous pendant toute la vie ou, plutôt, comme le
constate le penseur indien, Shri Aurobindo, notre aspiration à la liberté n'est-elle qu'une illusion - tellement
l'homme aime ses chaînes ?
L'homme, le produit suprême de l'évolution (ou de la création divine, peu importe), n'est pas bâti de cubes
"Lego"; aussi bien le corps que la mentalité prouvent sa complexité. Son comportement est donc déterminé
par mille facteurs - extérieurs, physiques et psychiques - de telle manière qu'inévitablement, plus ou moins
consciemment, chaque individu se fait mettre les chaînes, avec lesquelles il vit souvent en accord.
L'esprit humain est construit de telle manière qu'il ordonne à son propriétaire de tout classifier. Ainsi
se créent non seulement les images stéréotypées, mais aussi les modes de comportement qu'on juge, par
l'intermédiaire de la morale ou de l'observation de ce qui est le plus fréquent donc normal donc admissible,
bons ou mauvais. Et pour qu'il n'y ait pas de doutes, on codifie ces modes. "La liberté est le droit de
faire tout ce que les lois permettent" - triste et inévitable vérité qu'a
prononcé Montesquieu. Puisqu'on
ne rêve pas trop d'être traité comme tout un chacun, on se sent limité par les lois, juste pro bono publico.
Et de plus, c'est à cause de nous-mêmes.
Il y a des années, un beau jour, j'ai séché les
cours (exceptionnellement, bien sûr) avec des amis. Assis dans un parc, on
goûtait du picrate quand deux agents de police apparurent. Un pote, une
bouteille à la main, faillit recevoir une amende.
Ces vacances, j'étais fort surpris de voir les gens boire sans contrainte au pied de Sacré-Cœur, par exemple,
ou au cœur même de Barcelone, sur les pelouses, bavardant, sans préoccuper personne. Un type me demande si
on n'a pas, par hasard, un décapsuleur. Oui, j'en ai un, mais pas par hasard; en
retour il nous offre des arachides.
Pourquoi en Pologne je ne peux pas obtenir des
arachides? Visiblement, mes compatriotes ne savent pas boire, donc, selon le
législateur, je ne sais pas le faire non plus.
Mais la source de l'"esclavage" peut se trouver ailleurs, plus profondément - dans des précipices de notre
conscience. Ou un peu plus près de la surface car chaque individu, je crois, est assez lucide pour se rendre
compte des limites qu'il s'impose lui-même. Souvent, ce sont des problèmes assez prosaïques - les complexes,
la timidité, l'entêtement, la paresse - les traits qui mettent des menottes à nous tous. Combien de fois
a-t-on voulu faire une chose mais on n'y est pas arrivé!
Prenons l'exemple du personnage le plus connu des héros moliéresques: Harpagon. Le personnage
éponyme est
la victime de sa propre conscience qui le rend avaricieux. En résultat, c'est un homme envers qui tous éprouvent
de la haine. Il n'accumule pas l'argent pour pouvoir acheter Dieu sait quoi, il remplit son coffre-fort parce qu'il
est esclave de la volonté de possession.
Le dernier argument paraîtra possiblement inadéquat, surprenant ou au moins amusant, mais puisqu'on ne sait pas
ce que voulait vraiment dire dans sa citation Shri Aurobindo, on peut le comprendre
de maintes façons et ainsi
considérer les chaînes comme un "lien d'affection, lien d'habitude qui unit des personnes indépendamment de
leur volonté" (d'après Le Petit Robert), et le manque de liberté comme le fait d'avoir sa moitié. Evidemment,
dans ce cas, la plupart des enchaînés est éperdument amoureuse de ses "menottes" (en espagnol, d'ailleurs,
esposas - épouses - signifie "menottes"). D'autres peut-être non car outre les mariages d'amour, il y en a de
raison, d'argent ou encore d'intérêt.
Albert Camus, dans "La Peste" nous fournit un exemple assez intéressant qui illustre cette prise de position
envers le sujet. L'un des héros de ce chef-d'œuvre immortel, le journaliste Rambert, veut à tout prix quitter
Oran pour rejoindre sa femme qui est restée à Paris. La flèche de Cupidon a tellement fort transpercé son cœur
qu'il ne se soucie pas des empestés et ne pense qu'à la fuite - tant ses chaînes sont magnétiques. L'évolution
qu'il subit change son attitude et il décide enfin de rester avec le docteur Rieux, sans renoncer pourtant à son
amour.
Mais est-ce que vraiment le propos de Shri Aurobindo s'applique à tous les cas possibles, ou
y en a-t-il quelques
uns qui s'y opposent?
Sans doute, il y a des situations où l'attitude de l'homme prouve le contraire de ce que soutient le penseur
indien. Les proverbes décrivent bien la réalité car ils recourent au procédé de la généralisation, laissant
beaucoup de cas hors de considération.
L'homme constitue les lois, on en a déjà parlé, et ainsi s'impose les frontières qu'il ne peut pas outrepasser.
Et pourtant, est-ce que cela explique l'amour des gens pour les chaînes nommées "code"? Pas du tout, car si
cela était, tous les crimes n'auraient pas lieu. Le fait qu'on les commette, prouve l'insubordination par rapport
aux règlements, montre l'objection et non pas l'affection ou, au moins, la subordination.
Pour appuyer l'argumentation ci-dessus de divers exemples, il suffirait d'allumer la télévision et de voir un
journal, épargnant ainsi de l'encre. Mais puisque l'électricité ne vient pas de nulle part non plus, prenons
soin de notre atmosphère, et lançons l'exemple ici et maintenant. Raskolnikov, un jeune étudiant du
"Crime et châtiment" de Dostoïevski, qui décide de tuer une vieille usurière, ne suit sûrement pas le cadre de la loi;
il a son propre système de valeurs, la législation ne constitue pas pour lui un obstacle
pour lequel, en plus, il éprouve
une inclination.
En ce qui concerne nos chaînes intérieures, mentales, on est capable aussi de nier l'argumentation de la thèse.
Les homos sapiens sapiens se rendent compte, pour la plupart, des imperfections qui résultent de leur mentalité.
Dotés de ce savoir, ils essaient de changer leurs attitudes, habitudes, manières de penser, et il arrive qu'ils
y arrivent.
Qui ne connaît pas Stephen Hawking, le célèbre physicien mais aussi la victime la plus connue de l'induration?
Ce chercheur a su surpasser la barrière énorme que sa nature lui a imposée et, malgré tout cela, il est devenu
l'un des plus grands scientifiques. Il n'a pas accepté la vie d'un enchaîné même s'il n'a pas pu se libérer du
fauteuil roulant.
Le dernier argument de la thèse peut aussi être facilement contredit, ce que j'ai d'ailleurs déjà signalé. Dans
de nombreux cas, aucun amour ne lie les couples. L'habitude, le qu'on dira-t-on, les raisons financières nous
mettent des menottes. Et, sans doute, dans cette situation, nulle personne n'est amoureuse de ses chaînes.
Tel était le cas de Telimena, héroïne de "Pan Tadeusz" d'Adam Mickiewicz. Même si elle séduit Tadeusz et le
comte, finalement elle décide d'épouser Rejent - la raison gagne sur les sentiments.
En résumant, on peut dire que si l'on considère que l'homme naît libre, sa liberté est limitée soit par le
système social, les lois, les traditions, les conventions, soit il s'impose les bornes lui-même, sans en
être souvent conscient. Et pourtant, bien que fortement limité, il est capable de s'opposer à certains
facteurs limitant, prouvant ainsi sa désapprobation envers tout ce que pourrait le rendre prisonnier.
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